Dépasser les frontières, se réaliser hors de son pays… Pour célébrer à notre façon l’arrivée de la Journée internationale pour les droits des femmes, nous avons voulu mettre en avant des femmes qui ont choisi de vivre hors de leurs pays natals, et qui à force de travail et de persévérance, réussissent à vivre leur rêve. Rencontre avec cinq femmes d’exception, de tous âges, qui donnent de l’inspiration !

Marie Bastide
23 ans, Marrakech

Marie Bastide c’est un ouragan ensoleillé qui est venu illuminer le ciel de Marrakech depuis quelques années avec des créations photographiques qui mettent à l’honneur les couleurs du Royaume. Passionnée d’arts graphiques, cette architecte de formation enchaîne les projets, de l’ouverture de son studio-boutique au Guéliz jusqu’à sa prochaine exposition au BHV Paris. Entre deux rendez-vous, on a voulu en savoir plus sur cette jeune femme au succès grandissant qui a fait du Maroc son terrain de jeu créatif.

Quel est votre parcours ?
Je suis née à Paris et j’ai grandi dans le sud de la France à Uzès. Après mon bac, j’ai intégré l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Versailles. C’est lorsque j’ai eu mon diplôme en poche, que j’ai craqué et tout plaqué pour venir vivre au Maroc. J’étais tombée amoureuse du pays deux ans avant en vacances et je voulais travailler ici, mais je ne savais pas trop comment. J’ai commencé à envoyer des CV et Valérie Barkowski, une designer, m’a répondu et prise en stage pour diriger une petite rénovation et m’occuper du Riad Dar Kawa. Ensuite je me suis mise à la photographie petit à petit et ce sont des copines qui m’ont soufflé l’idée d’imprimer mes photos car elles les trouvaient magnifiques sur Instagram. C’est comme ça que tout a commencé. Puis ça a pris de l’ampleur; je me suis rendue compte que les gens aimaient mon univers. J’ai fini par créer ma société qui me permet de mener de front des activités diversifiées comme la photo, la décoration, la création et l’architecture.

Comment vous êtes-vous retrouvé dans ce pays ?
Il y a une femme très importante dans ma vie, c’est ma marraine de coeur, elle s’appelle Hind. Je suis partie en vacances chez sa famille à l’époque et je suis arrivée dans une maison à 30 kms de Marrakech où tout le monde parlait arabe. Même si je ne comprenais rien, j’ai aimé ce Maroc, le vrai, pas celui des riads pour touristes… Je suis restée un mois et demi et j’étais captivée. Ils m’ont reçu comme une reine. C’est là que j’ai commencé à apprendre la langue.

L’intégration a-t-elle été facile ?
Au début c’était un peu difficile. On est un peu arraché à sa « terre » mais je crois que le Maroc m’a adoptée très vite… Tout le monde m’appelait Meryem (rires). Je suis un peu mate de peau et ils pensaient que je devais avoir un parent marocain… Pour les français, j’étais française pour les marocains, marocaine ! Dans la médina, c’était Meryem et puis comme j’ai appris le darija en 6 mois, c’est allé très vite. J’ai créé une autre identité. J’ai d’ailleurs plusieurs surnoms, ils m’appellent « mra ougada » la femme capable, « mra ounss » la femme double ou encore « la lionne » (rires)… Ils m’ont fait beaucoup rire mes ouvriers. Après c’est vrai qu’il y a eu des moments difficiles et des moments plus faciles. Les premiers mois, j’étais très seule, je vivais dans un appartement complètement vide, je n’avais pas beaucoup de sous…Psychologiquement c’était dur mais je suis quelqu’un de fort. Arriver en tant que jeune femme célibataire sans parent, sans famille, c’est assez compliqué parce que du coup tu es une cible facile pour certains. Quelques fois il y a un manque de respect, c’est une réalité. Ce n’est pas la même chose que d’arriver mariée avec des enfants… Ça ne plaît pas à tout le monde une femme seule, qui est son propre patron sur un chantier ou autre. C’est quitte ou double; il y a vraiment de tout. Mais c’est aussi de très belles rencontres, des personnes qui sont devenues ma deuxième famille comme Mustapha Blaoui. C’est un peu « le père de la médina ». Il est très important ici, il détient le plus grand bazar du souk et typiquement il m’a pris sous son aile. Ce sont également des moments avec les artisans que je n’oublierai jamais. Lorsque l’on crée quelque chose ensemble, que l’on a une idée en même temps, une couleur, un nouveau modèle et que l’on se retrouve ensuite à déguster un tajine avec un petit rayon de soleil parfait… Ce sont des instants magnifiques.

Quels sont vos projets actuels ?
Pas mal de projets. Nouvelles séries de photos, collaborations diverses… Et puis il y a ma collection « Les petits cartons » qui a énormément de succès ! Enfin, j’ai ouvert mon studio-boutique à Marrakech il y a deux mois car on ne rentrait plus dans mon appartement (rires), c’est mon bébé ! Depuis je n’ai pas eu un jour de congé…Pour finir, le BHV m’a fait signe pour ouvrir un corner « Marie Bastide Studio » de 40 m2 au rez-de chaussée. C’est un retour aux sources, c’est drôle… Et ce n’est pas fini, cette année encore mes travaux ont été sélectionnés pour participer à la prochaine exposition universelle de Dubaï en octobre prochain au pavillon marocain. J’ai une chance énorme même si depuis je ne dors plus !

Une anecdote qui vous a marquée lors de votre intégration ?
C’était l’un de mes premiers ramadans. Je ne jeûnais pas, j’avais complètement oublié les horaires et je voulais un thé à la menthe. Je sors de chez moi à l’heure du ftour et me retrouve devant l’épicerie fermée. Là un gardien me voit dépitée, prend sa bicyclette pour me ramener de la menthe. Il n’avait pas mangé de la journée le pauvre, et il est allé comme si de rien n’était, chercher ma menthe. Je n’ai même pas eu le temps de dire quoi que ce soit. C’est cette forme de générosité marocaine qui fait tout le pays. C’est bête mais c’est ce qui me touche encore au quotidien.

Vous voyez-vous retourner dans votre pays un jour ? Pourquoi ?
Non pas vraiment; je ne me vois pas me stabiliser en France. Si ça arrive, ce sera pour une histoire d’amour, mais ce n’est pas le cas ! Ce qui me choque le plus c’est la vie dans la rue… C’est mortifère, les gens ne s’adressent pas la parole ! Ma boulangère que je connais depuis 8 ans ne me fera jamais crédit d’une baguette de pain. Mais bouger ailleurs, oui, car quand on a commencé à vivre en Afrique, on adopte un peu un caractère nomade… Plus tard j’aimerais bien avoir un équilibre entre plusieurs villes que j’aime, comme Rome, Lisbonne et Marrakech. Pour l’instant, je pense aussi peut-être à m’installer à Casablanca car je me rends compte que si Marrakech représente le choc des cultures, Casa elle s’inscrit plus comme un mélange de mixité urbaine.

Y a t’il des choses qui vous manquent ?
Oui, mes copines ! J’ai passé 6 ans dans la même école donc évidemment j’ai créé des liens forts avec toute ma promotion…. Il y a aussi le fait de partir en voyage. Maintenant que j’habite au Maroc tout le monde vient me voir en vacances. C’est normal, je suis dans une ville de vacances, mais moi je travaille ! C’est vrai, je ne voyage plus depuis que je suis ici.

Réussir hors de son pays, est-ce une fierté pour vous ?
Je vis plutôt avec. Je suis fière de réussir tout court et de faire ce que j’aime par rapport au Maroc très modeste, mais je fais attention. L’arabe a une grande place dans mon travail. Déjà parce que graphiquement c’est très beau, mais aussi parce que je me sens redevable. C’est comme si je prenais
« la place » d’une marocaine avec mon business et c’est comme si je devais légitimer tout ça … C’est le Maroc qui m’a donné cette chance. C’est lui qui a mis la lumière sur moi. Si j’étais restée à Paris, cela n’aurait pas été aussi simple de percer.

Etes-vous mariée ?
Non pas encore ! J’attends de trouver l’homme de ma vie. Déjà il faut s’aimer soi-même et maintenant que j’y suis arrivée, je vais profiter de ce moment (rires).

Arrivez-vous à concilier vie de famille et vie professionnelle ?
Pas vraiment. Comme tout personne qui démarre une grosse activité, c’est normal de ne pas avoir beaucoup de vie personnelle. Mais les gens de mon équipe sont devenus ma famille donc ça compense !

Quels sont vos modèles féminins ?

Un architecte, mais c’est un homme ! Ludwig Mies van der Rohe.

Jamais sans mon/ma…. ?
Mon téléphone comme tout le monde non ?

Le film qui vous a le plus touché ?

C’est un film à l’eau de rose qui s’appelle « N’oublie jamais ».

Votre livre de chevet ?

Même si ma mère est traductrice littéraire et que mes parents sont très cultivés, je ne suis pas une grande lectrice…Moi c’est plutôt « Milk décoration » mon magazine préféré de tous les temps.

Votre devise ?
Une que mon père m’a dite un jour et que j’utilise depuis : « Bienheureux les fêlés, car ils laissent passer la lumière ». J’adore !

Votre endroit préféré au Maroc ?

Je ne peux pas le dire c’est un endroit secret où je peux monter à cheval. Une plage déserte entre Essaouira et Agadir qui me fait vivre des moments magiques, en cohésion parfaite avec l’animal et la nature. Mais ça doit rester secret !

Votre produit cosmétique fétiche ?

Le mascara Better Than Sex. Tout est dit !

Trois choses qui ne quittent jamais votre sac ?

Un carnet de travail Moleskine à petit points pour dessiner, un blush et un beau stylo noir.

Le voyage de votre vie ?

Mon premier voyage au Maroc. Le voyage de ma vie avec Hind.