Ancienne directrice du groupe TelQuel, partie s’installer aux États-Unis, Meryem Alaoui a étonné le monde de la littérature avec son premier roman « La Vérité sort de la bouche du cheval ». Rencontre avec une femme touche à tout, qui regarde la vie avec beaucoup de curiosité.

Devenir auteure était-ce ton objectif depuis toute petite ?
C’était comme une évidence, quelque chose qui était inscrit en moi depuis toujours. Je savais que je le ferais.

Comment est-ce que tu es arrivée à ce premier roman ?
Un jour où j’étais désœuvrée, je me suis assise et j’ai commencé à écrire. L’histoire est sortie toute seule. C’était en juin 2010, à la même date que la première page du livre. J’ai écrit une vingtaine de feuillets dans les trois semaines qui ont suivi. Je me suis arrêtée pendant plus de deux ans parce que je n’avais plus le temps d’écrire. Quand je suis allé m’installer aux États-Unis en 2012, j’ai décidé de ne pas me relancer en entreprise et d’écrire. Je me suis consacrée entièrement au livre pendant une année scolaire. Je l’ai terminé à l’été 2013. J’ai contacté des maisons d’édition tout de suite, mais ça n’a rien donné sur le coup alors j’ai mis le livre dans un tiroir et je l’ai oublié. Un jour Ahmed (mon mari) l’a pris dans mon ordinateur et l’a envoyé à la Maison Gallimard. J’ai eu beaucoup de chance car cette fois, ils ont décidé de l’éditer.

Ce premier livre démarre fort : sur les prostituées au Maroc, un sujet très sensible, pourquoi as-tu voulu parler de ça ?
Je n’ai pas voulu démarrer avec cette histoire : elle était en moi et elle est sortie toute seule ! Le quartier dans lequel on vivait à Casablanca était assez animé. Il y avait toutes ces femmes et moi ça m’intéressait. J’avais envie d’en savoir plus sur elles et du coup j’aimais bien les suivre, écouter leurs histoires. C’était par curiosité personnelle, pas pour écrire un livre. Et quand l’histoire a commencé à sortir je ne me suis pas posé de questions, je ne me suis pas dit pourquoi est ce que j’écris là-dessus. Si j’avais réalisé un processus intellectuel pour arriver à l’écriture je n’aurais pas nécessairement choisi ni ce sujet, ni ce langage.


Le livre était en lice pour plusieurs prix : Le Goncourt, le Goncourt des lycéens, le Prix de Flore… qu’as-tu ressenti ?

C’est gratifiant d’être sélectionné pour plusieurs prix, ça fait du bruit autour du livre, on en parle plus. Donc c’est bien. Après ce n’était pas un objectif en soi. J’étais déjà très contente d’être publiée, d’être chez Gallimard et d’être dans la collection blanche* ! D’avoir mon nom là-dessus, c’était déjà assez incroyable ! Je ne suivais pas vraiment ce qui se passait en France et quand on m’a appris ma sélection pour le Goncourt, je me suis dis qu’ils étaient tombés sur la tête…

Tu penses que la distance, le fait que tu habites à New York, te permet justement de garder la tête froide ?
Beaucoup ! J’ai été deux fois en France à la rentrée. J’y ai passé une grande partie du mois de septembre et une partie du mois d’octobre aussi. J’étais dans un environnement où les gens ne parlaient que de ça, j’étais invitée dans les médias. Mon quotidien était focalisé là-dessus. Ensuite, après 8 heures de vol et l’immersion dans New York, c’est derrière toi !

Mènes-tu des combats dans ta vie personnelle ?
J’ai la chance de ne pas en avoir et de les éviter !

Pas de cause en particulier ou des choses qui te révoltent ? Tu as quand même fait un livre sur la prostitution…
Non, ce n’est pas un livre engagé.

Tu as vécu dans plusieurs pays le Maroc, la France et les États-Unis. Quel regard portes-tu sur la culture marocaine ?
Je passe tout l’été au Maroc, je n’ai pas une vie américaine à 100% et je suis tournée vers mon pays tout le temps. En terme de culture, je trouve qu’il y a un vrai foisonnement depuis plusieurs années déjà. Au niveau de la musique, des artistes plasticiens, des designers, du street-art, de la danse, il y a une vraie création très contemporaine, tout en étant marocaine. Il y a une identité forte dans la culture populaire marocaine aujourd’hui et j’aime beaucoup.

Est ce que tu songes à revenir t’installer au Maroc ?
J’aimerais revenir pour ma famille. Si elle était ici je ne penserais pas nécessairement à retourner au Maroc, à part pour les vacances. Ce qui me manque c’est la nourriture. Et la chaleur ! Aujourd’hui il fait -12°C à New-York, il y a du soleil mais il fait très froid !

Un écrivain que tu aimes particulièrement ?
Gabriel Garcia Marquez. J’aime en particulier « Cent Ans de solitude » que je relis régulièrement tous les deux ou trois ans depuis que j’ai 13 ans. J’aime beaucoup son mélange de réalisme et de magie. C’est une histoire très dense. Et chaque fois que je la lis, je découvre une nouvelle facette, un aspect différent des personnages, de l’histoire.

Quels sont tes projets ?
J’aimerais adapter mon roman au cinéma. Je suis dans les dernières discussions pour que cela se fasse avec une maison de production en France. Ça devrait être mon prochain projet en 2019.

* : La « Blanche » est la grande collection de littérature et de critique françaises de Gallimard, née en 1911.

LA BIO

Meryem Aaloui n’est pas inconnue des médias marocains puisqu’elle a dirigé de 2010 à 2012 le Groupe TelQuel fondé par son mari Ahmed Benchemsi en 2001. Née à Casablanca, elle fait ses études dans le système français, avant de décrocher un Bachelor en sciences sociales à Al Akhawayn. Une spécialité qui ne lui servira pas vraiment car elle enchaîne les expériences professionnelles dans de tous autres domaines : elle ouvre avec d’autres associés une bijouterie à Rabat, devient assistante de production au cinéma, lance la première agence Manpower de la capitale, évolue comme chargée de mission auprès de son DG, fonde l’agence de contenu Eos en 2004 puis la société Annonce Directe en 2006, est nommée DG du groupe TelQuel… C’est à cette période que la vie quotidienne devient difficile pour le couple, que ce soit en termes de liberté éditoriale ou en termes financiers. Peu de reconversions professionnelles s’offrent à eux à part aux États-Unis où Ahmed Benchemsi est souvent invité en tant que conférencier. Le projet commun de partir s’y installer, naît. A l’été 2012 c’est chose faite, toute la famille, le couple et leurs trois enfants, vit à New-York. Ahmed Benchemsi occupe un poste de chercheur à l’université de Stanford. Meryem s’accorde un peu de temps pour écrire son livre, faire un autre bébé, et s’essaye à plusieurs métiers : elle monte une société de cosmétiques à l’huile d’argan, travaille dans une boulangerie, gère une chaîne de studios de yoga, traduit des textes, écrit un spectacle (bientôt joué en 2019), et résume le tout en une phrase laconique : « Je fais des trucs… ». On retient surtout que cette touche-à-tout talentueuse douée pour l’écriture, suit posément le cours de sa vie en gardant une curiosité toute enfantine. Une belle personne à suivre assurément !