Dépasser les frontières, se réaliser hors de son pays… Pour célébrer à notre façon l’arrivée de la Journée internationale pour les droits des femmes, nous avons voulu mettre en avant des femmes qui ont choisi de vivre hors de leurs pays natals, et qui à force de travail et de persévérance, réussissent à vivre leur rêve. Rencontre avec cinq femmes d’exception, de tous âges, qui donnent de l’inspiration !

Stéphanie Gaou
45 ans, Tanger

Libraire, écrivain, dénicheuse de talents, Stéphanie Gaou est une figure emblématique de Tanger. Sa librairie Les Insolites ouverte depuis dix ans dans le centre-ville, représente un lieu culturel incontournable. Elle aime y exposer de jeunes artistes, y inviter les auteurs d’ici et d’ailleurs, y organiser des prestations live… Serrés les uns contre les autres, assis sur un tabouret de fortune, ou même debout dans la rue, on vient y découvrir des artistes passionnants, à l’image de cette hôte prolifique.

D’où venez-vous ?
Je suis née à Cannes et j’ai grandi élevée par ma grand mère maternelle, parce que mes parents étaient très jeunes quand ils m’ont eu. Ils ne sont pas précisément occupés de moi, pour dire ça d’une manière élégante. J’ai suivi un cursus universitaire de Littérature et civilisation étrangère (LCE) en anglais et en russe. Ensuite, j’ai enseigné l’anglais parce que j’avais l’intention de devenir professeur. Mais ça ne m’a pas plu, j’ai arrêté rapidement. Grâce aux langues étrangères que je maîtrisais, j‘ai pu faire plein de petits jobs : attachée de presse à Monaco, chef de produit à côté de Nice pour un dictionnaire médical destiné au Moyen-Orient, traductrice dans un bureau d’études… J’ai beaucoup travaillé autour des langues sans jamais bien trouver ma voie. Et j’ai rencontré mon mari. Il a été muté à Toulouse, je l’ai suivi. J’y ai trouvé du travail dans la presse autour de l’écrit, ce qui me correspondait mieux. Nous sommes restés 4 ans à Toulouse.

Comment êtes-vous arrivée au Maroc ?
Je ne voulais plus rester en France, il y avait une ambiance que je n‘aimais pas du tout : on s’était retrouvé au second tour des élections présidentielles avec Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen. J’ai eu des velléités d’échappatoire. Comme nous avions beaucoup voyagé dans notre vie commune, nous avons fait une liste des pays que l’on aimait. Pour moi c’était plutôt Dakar, pour mon mari la Turquie. Nous étions déjà tournés vers Afrique et le bassin méditerranéen. Nous aimions bien Tanger, et ça a été le bon compromis. Nous avons acheté une maison en 2003 et nous sommes arrivés en 2004. Il ne se passait pas grand chose à Tanger, mais c’est ce qui nous a plu. Nous pouvions créer des premières fois, nous faire une place, monter quelque chose. Quand j’ai terminé mes études, j’avais déjà l’idée d’ouvrir une librairie-café à Nice mais je n’en avais pas les moyens. Du coup c’est à Tanger que le projet a commencé à prendre corps.

Vous avez monté votre librairie tout de suite ?
C’était un projet ambitieux : un restaurant avec une galerie d’exposition, un jardin avec une sorte de guinguette, des bouquins… Nous sommes allés loin dans le projet, chacun d’entre nous a suivi des formations. Mais le mot restaurant a fait peur à la mairie parce qu’il fallait une licence d’alcool et la maison était collée à une école. Il y avait tout un ensemble de lois assez prohibitives. Nous avons un peu abandonné et mon mari, bossant dans la gestion de patrimoine quand il était en France, a monté une agence immobilière-conseil en patrimoine en attendant. Je l’ai assisté. J’ai travaillé pendant des années avec lui. J’ai appris beaucoup de choses sur Tanger car être dans l’immobilier permet de comprendre une ville, de connaître du monde. J’avais toujours en tête de faire un lieu qui serait complémentaire, car il n’y avait pas grand chose d’un point de vue culturel à part la très mythique Librairie des Colonnes, les instituts français et espagnol, et la cinémathèque Rif qui venait d’ouvrir. Jusqu’en 2009, je n’ai pas vraiment trouvé de lieux. Je suis revenue sur mes grandes ambitions, et je me suis rabattue sur un local du centre ville qui était joliment placé sur une rue piétonne, dans un quartier assez beau de Tanger, avec vue sur la mer. Quand on arrive sur le perron de la librairie, on a vue sur le Détroit de Gibraltar !

Une anecdote qui vous a marquée lors de votre intégration ?
Ce mot me dérange, je préfère parler d’adaptation. Je ne suis pas une assez grande structure pour être libraire et importatrice de livres. Il a fallu établir des liens crédibles avec les distributeurs marocains. Je les ai appelés et souvent ils me demandaient de leur passer le directeur de la librairie. Quand je disais que j’étais la directrice, deux ou trois fois on m’a demandé si on pouvait parler à mon mari ! J’ai l’impression qu’on était très content qu’il y ait un nouveau libraire sur le marché, mais on n’était pas très sûr de ma validité financière. J’ai été mise au test pendant deux ou trois ans.

Vous avez monté votre librairie à Tanger, quelle est votre plus grande fierté ?
Quand j’ai ouvert, il y avait très peu de lieux où de jeunes artistes qui n’avaient jamais exposé pouvaient le faire. C’est ça dont je suis le plus fière : avoir pu mettre en avant des artistes pour la première fois sur des expos, mais aussi des auteurs qui étaient inconnus. Finalement ce qu’il y a à côté du métier de libraire est le plus passionnant : organiser des événements, assister à des salons, faire des festivals, accueillir des auteurs, lire leurs livres, les présenter. Ce n’est pas simplement vendre des livres.

Etre une femme et étrangère, était-ce des handicaps pour construire votre projet à Tanger ?
Ça aurait été une force si mon mari avait été avec moi, on aurait continué à être vu comme un couple monsieur/madame. Mais quand j’ai ouvert ma librairie, j’étais en plein divorce. Etre étrangère ce n’est pas si mal, la difficulté est de comprendre les rouages de l’administration marocaine. Mais femme seule, je pense que c’est ce qui a perturbé mes fournisseurs et distributeurs. J’ai toujours eu le sentiment qu’il fallait que je montre que j’étais plus crédible que les autres libraires. Etre une femme ça rend plus aguerri, mais c’est parfois très agaçant. Il y a des moments où j’étais fatiguée de devoir prouver que j’allais être plus sérieuse que quelqu’un d’autre.

Prête à tout recommencer ?
Il y a quelque chose d’attirant à tout recommencer. C’est excitant de se dire: si je l’ai fait une fois et ce n’était pas si simple que ça, que je peux le refaire. J’ai un coté aventurière, j’aime arriver dans un lieu ou dans un espace temps que je ne maîtrise pas beaucoup. Ça pourrait être un jeu plus qu’autre chose.

Vous avez une petite fille, quelles valeurs vous semblent importantes de lui transmettre en ayant vécu dans plusieurs pays ?
Je vis avec mon compagnon et nous avons une petite fille de 6 ans née à Tanger. Je souhaiterais lui transmettre les valeurs que j’applique à tout le monde : accepter l’autre dans sa diversité et sa complexité, et qu’elle ne croit pas forcément ce que la majorité pense. Surtout à l’âge qu’elle a maintenant. Elle a une vie un peu atypique : chez nous il n’y a pas d’écran, il y a des tableaux et des photos. Je me mêle assez peu de sa vie scolaire, je travaille beaucoup, elle n’a pas le droit de manger de bonbon, elle va à l’école à la mission française et côtoie donc un milieu social privilégié, mais n’est pas élevée pareil : pas de chauffeur, je vais souvent la chercher en taxi… J’ai conscience que ça peut être un frein car les enfants aiment bien quand on ressemble toujours à tout le monde. Sur du long terme, ça sera un atout pour elle.

Comment arrivez-vous à concilier vie de famille et vie professionnelle ?
Je n’y arrive pas du tout ! Surtout que le terme vie de famille est très grand pour moi : je n’en ai pas eu petite. J’ai été élevée par une grand mère vieillissante, un papy très malade et plus très présent, alors la vie de famille c’est quelque chose de très atomisé, que j’ai du mal à concevoir. La vie professionnelle est plus facile, je suis assez organisée. Il m’a fallu un travail de fond pour me faire confiance, mais ça va. On en parle souvent avec mon conjoint. Lui vient de l’image de la famille parfaite : un papa, une maman et quatre enfants. C’est lui qui gère le quotidien, les relations avec la maîtresse, les devoirs, J’ai la chance d’être avec une personne qui arrive à être très présent !

Votre produit cosmétique fétiche ?
Une bonne nuit de sommeil et jamais de fond de teint.

Le voyage de votre vie ?

Palerme.

Votre endroit préféré au Maroc ?

Il y en a deux : à Tanger la partie des falaises en bord de mer à Slokia, et la ferme d’hôtes Jnane Tihihit du côté de Lalla Takerkoust, un très beau lieu qui me rappelle mon enfance.

Jamais sans mon/ma…. ?
Un livre ! Il y en a toujours un qui traîne quelque part.

Votre livre de chevet (sûrement très difficile pour une libraire…) ?

Impossible de répondre à cette question, je n’ai pas de livre de chevet, j’ai des bibliothèques de chevet.

Quels sont vos modèles féminins ?

Goliarda Sapienza qui a écrit L’art de la joie. Elle concilie tout ce que j’aime : elle a pris des risques, a eu une éducation atypique, un parcours digne des grands destins. Jeanne Moreau pour son jeu au cinéma, son charisme, sa beauté qui n’est pas plastique mais immanente. Nina Simone pour son obstination à avoir fait de la musique tout au long de sa vie. Et enfin Erykah Badu qui a lancé la new soul.

Votre devise ?

Une phrase de Paul Morand tirée de son livre Venises : « Nous voulions être des premiers ». J’aime bien les premières fois ou du moins essayer de recréer des premières fois pour ressentir ces premières émotions.

Le film qui vous a le plus touché ?

Purple Rain avec Prince, j’adore cet artiste c’est mon grand amour invisible !

Trois choses qui ne quittent jamais votre sac ?

Mon agenda Moleskine, mon trousseau de clés, une vieille trousse de professeur en cuir.