Sensible et poignant, Maryam Touzani signe avec brio “Adam” son premier long-métrage en tant que réalisatrice. Salué par la critique aussi bien au Maroc qu’à l’étranger le film soulève de nombreuses questions sur le droit des femmes à disposer de leurs corps… Rencontre avec une passionnée du 7ème art qui a su faire du cinéma son leitmotiv au quotidien.

Après des premières expériences en tant que scénariste et actrice, Adam signe ton premier long métrage en tant que réalisatrice. Un accomplissement pour toi ?
Je ne sais pas si c’est un accomplissement mais je sens qu’à travers ce premier film j’ai pu m’exprimer de la manière dont j’avais envie. Après le journalisme, l’écriture de scénarios ou le jeu, la réalisation répondait à un désir, à ce moment particulier dans ma vie, qui nécessitait une forme plus étendue pour aller au bout de son expression. Dans la réalisation, il y a l’écriture en même temps que l’image et tout ce qui fait un film. 

Un challenge de porter les couleurs du cinéma au Maroc en tant que femme ?
C’est surtout un besoin de pouvoir mettre des mots et des images, sur des choses que je ressens, des histoires qui me touchent en tant que femme. C’est avant tout une nécessité, que de pouvoir raconter nos propres histoires. Ceci dit, je ne crois pas à un cinéma masculin ou féminin, mais à un cinéma de l’humain. Et c’est de cet humain là dont j’ai envie de parler, que j’ai envie d’explorer. “Adam raconte une histoire de femmes, mais il raconte avant tout des personnages, des êtres qui me touchent au plus profond de moi-même. Je suis certaine que je n’aurais pas écrit et réalisé ce film si je n’étais pas une femme, car les choses que je vois et que je vis dans ma société ont provoqué ce besoin en moi. Je n’ai pas réfléchi en me disant que j’allais faire une histoire de femmes. La réalité, mon ressenti, ce sont imposés à moi, et je me suis laissée porter par l’écriture.

Adam aborde le thème des mères célibataires, de l’avortement et du droit des femmes à disposer de leur corps. Présenter un cinéma engagé, est-ce important pour toi ?
Pour moi, le cinéma engagé est avant tout un cinéma de vérité, qui cherche la vérité de ses personnages. Et dans ce sens, oui, présenter un cinéma engagé est important, voir essentiel. Le personnage de Samia est inspiré d’une histoire vraie, celle d’une femme enceinte célibataire qu’avaient accueilli mes parents à l’époque, et avec laquelle j’ai vécu jusqu’à son accouchement, jusqu’au moment où elle a donné son enfant afin de pouvoir rentrer chez elle. C’est une expérience qui m’a bouleversée… J’ai vu cette jeune femme se transformer en mère, j’ai vu naître cet instinct maternel, irrépressible, qu’elle essayait d’étouffer, sachant qu’elle ne pouvait pas garder son enfant. J’ai vu son déchirement en le laissant derrière elle pour continuer son chemin…

C’est une histoire très marquante !
Je l’ai portée en moi pendant quinze ans, elle ne m’a jamais quittée. Mais c’est en devenant mère moi-même que j’ai compris réellement ce qu’elle avait vécu, car je l’ai ressenti dans ma chair. Il n’y a rien de plus terrible qu’enlever à une mère le droit d’aimer son enfant. Devoir donner son enfant, non pas parce qu’on n’en veut pas, mais parce que la société décide à notre place, est d’une cruauté indicible. C’est quelque chose qui me révolte, qui m’indigne, et dont j’ai ressenti le besoin de parler. Je pense que le cinéma peut contribuer à faire avancer les choses car il peut nous aider, à travers l’émotion, à changer notre regard, à nous remettre en question.

Le film a reçu un très bel accueil à l’international : quel a été ton ressenti à ce moment-là ?
C’est un très beau sentiment : ça veut dire que, quelque part, ce que j’avais envie de raconter est arrivé au cœur des gens. C’est encourageant aussi. Quand on fait un premier film on ne sait pas à quoi s’attendre.  Moi j’avais juste besoin de voir cette histoire se matérialiser, de la laisser sortir. Je ne me posais pas la question de ce qu’il y allait avoir derrière, je ne me projetais pas du tout et c’est très beau de voir le retour qu’il y a eu par la suite.

Le film a été produit par ton mari, Nabil Ayouch. Votre duo opère dans la vie comme derrière l’écran, difficile de concilier les deux ?
Pas du tout. On ne s’est jamais dit qu’on allait collaborer ensemble, c’est venu naturellement. Pour Much loved, j’étais présente sur le plateau, le casting, le tournage, la post-prod et ça s’est vraiment bien passé. On a écrit Razzia ensemble, sans l’avoir planifié en amont, et je me suis retrouvée à jouer un des rôles. On prend tellement de plaisir à partager cette passion qui est la nôtre, le cinéma, qu’on la vit ensemble à tous les niveaux. Et puis entre nous, il n’y a pas de problème d’ego, que de la bienveillance. On est aussi très complémentaires. Je n’aurais pas pu imaginer un meilleur producteur pour ce film. Nabil a été là pour m’accompagner et me soutenir du début à la fin. J’aime sa sensibilité, son regard, l’artiste et l’homme qu’il est. Il m’a donné les moyens de me laisser faire mon film sans jamais chercher à m’influencer, mais en étant toujours à l’écoute, en me donnant la confiance en moi dont j’avais besoin. Il y a du respect, de l’amour, une connaissance profonde de l’autre, et un vrai désir de partager ensemble ce que l’on vit, et je pense que c’est ce qui fait qu’on aime à ce point travailler ensemble.

Est-ce compliqué de s’imposer quand on est la « femme de… » ?
Je ne sais pas, car je ne me pose pas ce genre de questions. Avoir mon nom lié à celui de Nabil est une fierté pour moi. Si des gens disent « elle a réussi parce que c’est sa femme », ça n’a pas d’importance. Chacun et libre de dire et de penser ce qu’il veut.

Tes prochains projets ?
Le film sort en France le 5 février et concomitamment en Suisse et en Belgique, donc je vais l’accompagner. Il sort dans plus de 20 pays dans le monde, je ne pense pas pouvoir aller partout (rires), mais bon c’est une période très excitante. Rencontrer son public en salles, des publics très différents les uns des autres, c’est très riche en émotions. Sinon, j’ai commencé à écrire mon prochain film. Ce n’était pas prévu du tout, ça a commencé un petit peu à mon insu, complètement jet-laguée à 4h du matin mais c’est là …

La bio :

Née à Tanger en 1980, Maryam Touzani est issue d’une fratrie de 5 frères et sœurs, d’une mère moitié espagnole, moitié marocaine et d’un père rifain. Elle passe toute son enfance dans la ville du détroit avant de s’envoler pour les bancs de l’université à Londres, puis s’installe en Espagne quelques années avant de rentrer au Maroc. Elle est dans un premier temps journaliste, spécialisée dans la culture et le cinéma, puis devient scénariste et réalisatrice de courts-métrages et de documentaires. « Quand ils dorment » (2012), son premier court-métrage de fiction, sera projeté et primé dans d’importants festivals à travers le monde, remportant un total de dix-sept récompenses. En 2015, son deuxième court-métrage, « Aya va à la plage » continue sur la même voie, remportant quinze prix. Grace à « Much Loved » (2015) du réalisateur Nabil Ayouch, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes, elle approfondit son expérience en collaborant étroitement avec le réalisateur, travaillant sur le développement du scénario et participant au tournage à différents niveaux. Peu de temps après, elle coécrit avec Nabil Ayouch son dernier long métrage, « Razzia », présenté en compétition au Toronto International Film Festival et qui représentera le Maroc aux Oscars. Dans “Razzia”, où elle interprète également un des rôles  principaux, elle se  retrouve de  l’autre  côté  de la caméra pour la première fois. Avec « Adam » elle signe son premier long métrage. Ce dernier, présenté en sélection officielle au 72ème Festival de Cannes dans la section « Un Certain Regard » a remporté depuis 18 prix dans de prestigieux festivals à travers le monde, et a été choisi pour représenter le Maroc aux Oscars.